En finir avec “L’hystérie”

Il est commun d’attribuer aux femmes, souvent avec condescendance, une prétendue “fragilité psychologique” et de pointer leur vulnérabilité aux maladies psychosomatiques. Certes, les études en santé au travail montrent une fréquence accrue, chez elles, de troubles de santé mentale, et une étude européenne sur ces troubles en général (ESEMeD, 2004) constate chez 3 fois plus de femmes que d’hommes un état de stress post­-traumatique à vie. Et ce, en dépit de la très forte prédominance masculine des professions considérées comme les plus exposées à des événements violents : transports, police, armée, pompiers… Mais en revanche, on refuse de voir la plupart des maltraitances masculines, de prendre la mesure de leur fréquence et a fortiori, d’interroger le lien entre celles­-ci et tant de troubles et d’états pathologiques, par ailleurs généralement sous­estimés et dédaigneusement classés sous l’étiquette “hystérie“.

Nous devons à la psychiatre Muriel Salmona, qui est aussi psychothérapeute, chercheuse, et Présidente de l’Association “Mémoire traumatique et victimologie“, un inlassable travail de mise en lumière des mécanismes qui, dans le cerveau, sont à l’origine des troubles psychiques spécifiques liés au traumatisme, notamment chez les victimes de violences sexuelles.

Si les troubles psycho-traumatiques sont reconnus comme des conséquences normales de situations anormales en 1980, ces processus ne sont étudiés, en France, que depuis les années 90. La prise de conscience de l’ampleur du phénomène remonte aux années 2000. Il faut reconnaître et comprendre la présence des mêmes symptômes chez des survivantes de violences sexuelles comme chez des rescapées de camps, de guerres ou de tortures.

La réponse émotionnelle traumatique

Lors de violences, l’effroi, l’impuissance, l’incompréhension et le caractère insensé des actes subis vont entraîner une sidération et une paralysie psychique, le cortex devenant incapable de contrôler l’émotion, et la victime, de se défendre. D’où aussi un stress extrême qui représente un risque vital, cardiovasculaire et neurologique.

Tout se passe alors comme dans un circuit électrique : lorsqu’un survoltage risque d’endommager gravement les appareils du circuit, celui-ci disjoncte. Les appareils sont déconnectés et donc protégés mais ils arrêtent de fonctionner.

De même, l’organisme va mettre en place un mécanisme de survie exceptionnel en faisant disjoncter le circuit émotionnel. Cette dissociation s’accompagne d’anesthésie affective et physique, avec une sensation d’irréalité et de déconnexion de la situation. D’où les difficultés des victimes à reconnaître émotionnellement l’événement et réaliser ce qui s’est produit réellement.

Faute de prise en charge adaptée (sur le plan médical, psychique, judiciaire…), il y a risque que s’organisent des troubles psychotraumatiques sur un mode chronique, entraînant une spirale de conséquences qui s’alimentent les unes les autres, ​que les violences soient actuelles ou passées :

  • risques pour la santé mentale et physique : épuisement, troubles de l’humeur, de la personnalité, de l’alimentation, du sommeil, troubles anxieux généralisés, troubles dépressifs avec suicides et un taux dix fois plus élevé de tentatives de suicides, confusion, désorientation, maladies liées aux stress (maladies auto-immunes, cardiovasculaires, AVC, arthrite, cancers…). La personne violentée risque de se négliger, négliger sa santé, se livrer à des conduites addictives, violentes envers elle-même ou envers autrui…
  • risques scolaires et professionnels : conduites d’évitement, perte de confiance en soi-même et en les autres, troubles de la concentration, de l’attention, de la mémoire, s’ajoutant à des oublis, des retards et des absences, d’où risque d’abandon de poste, de licenciement, de démission, de chômage prolongé, de marginalisation, ou le cas échéant, risque d’échec scolaire;
  • risques pour les relations sociales, amicales, amoureuses… Isolement, phobies sociales;
  • risques de subir de nouvelles violences, au travail ou dans la vie, du fait de la fragilisation et de la perte de l’estime de soi;

Ainsi, pour traiter la cause de certains troubles et non les symptômes, les professionnelles de santé devraient pour leur part rechercher systématiquement des antécédents traumatiques des patientes, et ce, à tout âge.

Sortir du déni

Certains signaux doivent nous alerter. Si nous les repérons chez telle collègue, amie, camarade ou voisine, gardons nous bien d’exhorter cette personne à faire preuve de “courage” et de “responsabilité“. Rien qui soit de l’ordre du jugement, rien qui puisse la culpabiliser ou mettre en doute ses capacités et son courage. Autant de paroles et d’attitudes qui tuent…

C’est à nous, de faire preuve de courage et de responsabilité, en nous posant, et en lui posant la question de la violence. Ce qui nécessite une écoute bienveillante, dans une relation de confiance et d’empathie, et la compréhension des processus qui peuvent rendre ses réactions déroutantes à nos yeux. Mais cela nécessite aussi de se préparer, le cas échéant, à réagir à une information que tout le monde n’est pas prêt à entendre.

En outre, il faut savoir que le seul fait d’être témoin de violences, ou proche d’une personne victime, peut être déstabilisant, voire traumatisant, surtout si l’on se trouve dans l’impuissance à agir et protéger. Ainsi, une enquête sur la violence au travail avait mis en évidence les effets délétères sur les collègues de la personne visée. Les personnes indirectement touchées ne doivent pas hésiter non plus à se faire aider, elles n’en seront que plus efficaces auprès de la victime.

RAPPEL​ : 119 (enfance maltraitée), 39­19 (violences conjugales), 39­77 (maltraitance envers les personnes âgées et les personnes handicapées), 0 800 05 95 95 (SOS Viols ­Femmes ­Informations), 08 842 846 37 (08 ­VICTIMES), 01 45 84 24 24 (AVFT : association contre les violences faites aux femmes au travail)